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CULTURA

Interview avec un jardinier planétaire

Tiers paysage, du Rien à la Liberté

A 10 ans de la publication en Italie du Manifeste du Tiers paysage, Laura Mandolesi Ferrini interviewe Gilles Clément.

Usine abandonnée à Rome (photo: Laura Mandolesi Ferrini)
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di Laura Mandolesi Ferrini Professeur Clement, qu’est ­ce­qu’a signifié pour vous concevoir le Manifeste du Tiers Paysage et quelles suggestions a-t-il amené dans votre pays?
Pour moi il était très important d'attirer l'attention sur les territoires en « déprise » capables d'accueillir une diversité biologique qui ne trouve place ailleurs. Il s'agissait donc d'inverser le regard et de considérer que ce que l'on rejetait autrefois devait être regardé avec respect. En France on nous a demandé des études sur les délaissées urbains, en particulier dans les villes de Montpellier, Bordeaux, Saint­Etienne et Lyon.
 
Le Tiers paysage se découvre, vous suggérez, "si l'on cesse de regarder le paysage comme l'objet d'une industrie". Mais ça existe grâce à la présence humaine. 
Une partie seulement du Tiers Paysage résulte de l'activité humaine: il s'agit des espaces en déprise. Mais il existe aussi toute une autre partie du Tiers paysage qui est représentée par les espaces où l'Homme n'intervient pas depuis la nuit des temps. Il s'agit des sommets des montagnes,  des tourbières, des lieux incultes qui pourtant sont porteurs d'une biodiversité importante mais jamais exploitée.
 
Les instruments d'observation du Tiers paysage vont, selon vous, du satellite au microscope. Quelle est l'importance de l'éducation du regard ?
Rien n'est plus important que l'éducation du regard. Dans mon “Gouvernement idéal” il y aurait un “Ministère de la Connaissance”, le plus important des ministères. Ensuite viendraient tous les autres ministères: le logement, la santé, etc... et puis à la fin, tout en bas de la pyramide, il y aurait le ministère de l'économie. Celui qui permet de faire fonctionner tous les autres mais pas celui qui donne ses ordres à tous les autres.
 
Et quel est le but réellement et concrètement, d’observer, interpréter, lire le paysage?
Il n'y a pas d'autre but que de savoir où l'on habite. Comprendre l'environnement dans lequel on vit permet de savoir comment agir, comment faire les bons gestes, comment permettre l'émergence d'un futur heureux.
 
Votre travail a conduit certains à considérer différemment les espaces verts abandonnés. Le dilemme qui reste ouvert est “tout laisser comme il est” ou intervenir? En bref, quelle est­elle l’aspiration du Tiers paysage? 
Dans notre métier je dis souvent que ne rien faire est utile à tous . Car si l'on ne fait rien la terre devient une friche puis une forêt. Qui donne l'oxygène dont nous avons besoin pour vivre et que nous partageons. Mais on peut aussi intervenir. Et dans ce cas il ne s'agit plus de Tiers paysage mais de Jardin .
 
Concentrons nous sur deux épisodes différents et sans précédent survenus dans cette dernière décennie: 2005-­2010 à Cap de Creus, en Catalogne, une partie de la côte est retournée à une condition très proche à la condition naturelle, après la démolition d'un hôtel qui l’avait détruite. Et à New York une voie ferrée abandonnée, en 2011 a été rendue au public: la High Line, où le paysage botanique naturel qui était né pendant les années de négligence, a été conservé. Cas positifs de restauration créative où l'intervention humaine a été un succès. Alors, l’intervention, lorsqu'elle est conçue avec intelligence et clairvoyance est non seulement possible, mais souhaitable .
Bien sûr intervenir n'est pas un problème. Tout dépend de la façon d'intervenir. Intervenir en faisant “propre”, en tuant tout avec des produits chimiques mortels est une erreur historique. Intervenir en faisant “le plus possible avec et le moins possible contre la nature” est un gage de garantie pour la vie dans le futur .
 
Au­delà de ces deux pointes de l'iceberg, un phénomène qui a caractérisé ces dernières années et semble être en augmentation, est l’interpretation et la transformation des espaces urbains abandonnés. Pratiques plus ou moins spontanée de réinterprétation et réappropriation des espaces publics par les citoyens eux ­mêmes. Le Tiers Etat conquière le Tiers paysage ?
Depuis toujours les espaces abandonnés urbains ont été le terrain de jeu des adolescents et autres usagers de l'espace désireux de s'éloigner des espaces soumis aux normes, aux règles de bienséances et à l'illusion de la propreté. Dans le Tiers paysage se déploient les sentiments de la liberté .
 
Un autre exemple récent: la forêt atlantique “reconstruite” par Sebastiao Salgado sur une zone brûlée, au Brésil. Selon votre définition, elle ne serait pas Tiers paysage, parce­que même si elle a poussé sur des terrains résiduels, il ne s’agit pas de végétation spontanée. C’est quelque chose de nouveau. Comment pourrions­nous la définir?
Salgado a pu rassembler suffisament d'argent pour reconstituer une forêt détruite par ses parents. C'est une bonne intention et c'est une réussite. A partir de cette forêt initialement artificielle, car plantée, viendra s'installer naturellement un écosystème complexe que personne aujourd'hui ne peut imaginer avec précision. Dans quelque temps, peut­être un siècle, peut­être plus, peut­être moins, la forêt organisera son propre rhytme de vie, elle re­deviendra “primaire”.
 
Dans l'introduction de "L'architettura degli Alberi" ( 1982 ) l'architecte Franca Stagi écrivait: «Mais il y a quelque chose ( ... ) dans ces petites plaines non développées de la ville, ces petits morceaux de territoire ( ... ) pelouses survivantes ... " elle anticipait le concept de Tiers paysage. Y a – t – il des œuvres qui ont directement ou indirectement inspirés votre idée ?
Il n'y a aucune oeuvre qui m'ait inspiré pour l'émergence du concept de Tiers paysage. Il s'agit d'un constat faisant suite à une analyse paysagère en Limousin en 2003. Par la suite j'ai eu l'occasion de lire des textes portant sur des notions voisines de celle que je proposais mais je n'ai jamais vraiment vu de mise en oeuvre de paysage utilisant ce principe.
 
Est­ce­qu’il y a quelque chose qui aujourd'hui, après 11 ans et à la lumière de nouvelles expériences, vous ajouteriez, re­definiriez ou couperiez dans votre «Manifeste»?
Je rajouterai que les italiens sont les premiers à avoir saisi la singularité de ce concept et à en avoir fait un sujet de réflexion important. J'ignore les raisons de cet engouement mais je constate que cela débouche sur des mises en œuvre intéressantes comme l'atelier du « Terzo luogo » à la Manifatture Knos de Lecce . Il n'existe rien de semblable en France.

L'article en italien 
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